Photo: Bénédicte Mercier
Par Daniel Delort
(Membre de la Coordination des Indépendants du livre)
Editions Atelier du Gué
editions@atelierdugue.com
www.atelierdugue.com
La Poste, (établissement public industriel et commercial) se modernise, et risque bientôt la privatisation avec une éventuelle ouverture totale du marché dès 2009. D’ores et déjà la voilà scindée en plusieurs « sociétés » formant le groupe La Poste (banque, courrier, colis et réseau de distribution-bureaux) où chacune impose ses propres règles, ses nouveaux tarifs sans se soucier des usagers, qui deviennent alors des clients. On manage déjà comme dans les entreprises privées. D’ailleurs on recommande aux postiers de ne plus s’appeler collègues entre eux mais collaborateurs. On réduit le nombre de guichets, on met des caméras et des hôtesses d’accueil, on vend de services et on a déjà effacé les mots « République Française » sur les timbres… En même temps on supprime les tarifs et services intermédiaires qui ne rapportent pas assez ou bien on les cache soigneusement, ne les proposant tout simplement plus au public. Foi de manager, faut faire payer le prix fort.
Produits de luxe
Les éditeurs (et en particulier ceux que l’esprit d’indépendance a toujours tenus éloignés des grosses machineries de la diffusion) et pour qui la Poste a été l’outil naturel de leur distribution se trouvent aujourd’hui, par la réduction de l’offre tarifaire, confrontés à des coûts postaux disproportionnés au regard du contenu de leurs envois.
On se souvient d’un temps pas si ancien où le service public de la Poste proposait un tarif «Livres» pour la France. Disparu un jour sans crier gare. Restent les envois de livres à l’étranger à tarif réduit sous la mention «Livres et brochures» qui relève de conventions internationales anciennes appliquées dans la plupart des pays. Beaucoup d’éditeurs ne le connaissent pas. Comme la France n’applique pas ce tarif sur son propre territoire, il revient trois ou cinq fois plus cher d’adresser un livre à deux pas de chez soi que de l’envoyer à Madrid ou à Pékin. Puis envolés aussi les autres tarifs réduits «Coliéco», «tarifs lents», « Sacs de librairie» qui ne sont plus proposés, etc.
Dans les années 80, le coût de l’envoi postal d’un ouvrage en tarif «lettre» ou «Ecopli» à un libraire ou un particulier représentait environ (selon la nature et le poids de l’objet) entre 6 à 10 % du prix du livre. Ce qui restait dans des normes acceptables, équivalentes au pourcentage prélevé par un distributeur. Or, depuis quelque temps, la Poste impose le «Colissimo» aux éditeurs. Et de quel droit ? Voilà qui multiplie le coût de l’envoi par trois, cinq ou dix. C’est brutal. Un livre d’un prix de 10 € et d’un poids inférieur à 250 gr revient aujourd’hui à 5,10 €, c’est-à-dire que la seule enveloppe affranchie représente plus de 50 % de la valeur de son contenu. C’est une vente à perte à coup sûr que l’éditeur s’abstiendra de faire, ou une commande que le libraire évitera de passer si l’éditeur envisage de lui faire payer le port.
On ne va pas détailler ici tous les tarifs proposés qui sont à l’avenant. Y compris les propositions commerciales dites « Pro » qui ne correspondent pas aux exigences et au flux des commandes des éditeurs indépendants.
Comme le rappelle fort justement le Préfet Maritime dans son Alamblog (http://www.lekti-ecriture.com/blogs/alamblog/) « contre toute attente, la vente par correspondance est en train de devenir un vecteur du produit de luxe ! »
Le grand ménage.
La plupart des revues littéraires, pourvu qu’elles satisfassent à un certain nombre de critères et soient agréées par la CPPAP, peuvent bénéficier du « Tarif-presse » de la Poste.
Probablement dans le même souci de rentabilité, des centaines de revues littéraires ont, depuis 1999, été exclues du « Tarif-presse (sans d’ailleurs qu’elles en aient été prévenues). Ainsi la revue Brèves (actualité de la nouvelle) s’est vue refuser – entre autres raisons – le Tarif-presse (qu’elle avait pourtant depuis 25 ans), au prétexte qu’elle publiait dans ses colonnes plus de 50 % de sa surface en « nouvelles » genre littéraire non admis par la CPPAP, car assimilé… au courrier du cœur ou aux mots croisés. (sic !). Beaucoup de revues, pour des raisons de contenu, de périodicité ou de forme ont ainsi été privées de leur instrument de diffusion. S’il est possible de demander un nouveau n°de CCPAP, en s’alignant sur les nouveaux critères d’attribution, la plupart jettent l’éponge car la Poste exige aujourd’hui de leur part la préparation du tri informatique par liasses et l’achat d’un logiciel de près de 3000€ dont la manipulation extrêmement lourde demande quasiment un informaticien sur place. Comment exiger des revues littéraires, par nature fragiles, sans moyen financier et fonctionnant pour beaucoup sur le mode du bénévolat, de satisfaire à des critères économiques et techniques qui sont ceux de la grande presse ?
Quelques beaux esprits nous rétorquent que le papier, c’est fini. Que tout passe par des supports numériques et que la nouvelle littérature s’épanche dans les canaux du web par codes alphanumériques. Le livre est mort. Tout passe par le virtuel. « Faites votre revue sur internet, soyez moderne ! » Allez dire ça à quelques bibliomanes que je connais du côté du Quai François Mauriac ou dans quelques arrières-boutiques Quai de Seine ! Je ne connais pas un support plus adapté que le livre à la littérature, et cela depuis six siècles, ni plus pratique, plus écologique, plus économique, plus durable… bref, plus moderne.
Censure économique.
La circulation du livre avait toujours bénéficié de la part de la Poste d’une attention bienveillante et elle ne manquait pas de faire valoir son soutien à la littérature et aux écrivains (attribution de bourses, mécénat, de prix littéraires). Or, les nouvelles dispositions commerciales de la Poste contredisent d’un coup ces beaux efforts.
Quand une revue littéraire ou un éditeur qui vend en direct aux libraires ou aux particuliers doit dépenser près de 50 % de son budget en coûts postaux, il n’est pas faux de dire qu’il subit là une véritable censure économique.
La petite édition et l’édition de création est soutenue par les institutions par des aides financières au développement. Mais demain on pourra se demander si ces aides publiques allouées à ces éditeurs seront encore légitimes si elle devaient servir, non plus au développement propre de l’éditeur, mais à l’enrichissement d’un service postal devenu privatisé. Et ce n’est pas non plus des tentatives – plus ou moins bien calibrées – de distribution en librairies qui peuvent résoudre, dans sa globalité, la question des tarifs postaux.
Les entreprises artisanales d’édition, les librairies indépendantes, éminemment non rentables, qui sont les laboratoires où s’invente une littérature en devenir, où se révèlent les écrivains de demain, ne peuvent se sacrifier sur l’autel d’un économisme aveugle sans rien dire. Il en va de leur survie.
Au moment où de grandes concentrations s’opèrent dans l’édition et la librairie, concentrant tous les outils de diffusion et de distribution entre les mains d’un ou deux grands groupes financiers, rejetant dans les marges l’édition indépendante, se pose avec encore plus d’acuité la question de la diversité culturelle, de la diffusion du savoir et de la libre circulation des idées.
La Poste doit rester l’instrument du développement de l’édition indépendante..
Plus de 6000 acteurs du livre.
A l’initiative de différents groupes d’éditeurs indépendants, une pétition lancée au printemps, relayée sur internet par les éditions Cynthia 3000
(http://www.cynthia3000.info/petition/index.php?petition=3)
et par près d’une centaine de sites littéraires, a recueilli en un temps record plus 6000 soutiens émanant de tous les corps de la profession (libraires, bibliothécaires, éditeurs, écrivains, responsables de salons du livre, traducteurs, illustrateurs, artistes, CRL, agences du livre, etc), avec le soutien extérieur et appuyé des syndicats de postiers. Elle rappelle les inquiétudes des éditeurs, la situation qui leur est faite et avance quelques propositions. En particulier, les signataires demandent à l’État (qui est toujours propriétaire à 100 % de la Poste et dont il fixe les missions), de créer un tarif préférentiel et adapté pour les livres et les revues (indépendamment, pour celles-ci, de l’attribution, ou non, d’un numéro de commission paritaire), et d’inscrire ce tarif au registre des missions de service public de la Poste.
Une coordination (libraires, éditeurs, médias, écrivains…) s’est constituée comme socle professionnel pour représenter les signataires. laposte@lekti-ecriture.com
La pétition est disponible sur le Marché (stand de L’Atelier du Gué , stand du Temps des Cerises où vous pouvez venir ajouter votre soutien.
Cette pétition touche à la liberté d’expression comme à l’économie du livre, et au final, au libre choix du lecteur. En ce sens, la revendication qu’elle porte n’est pas corporatiste, et au-delà des tarifs postaux, c’est aussi une question de société qui est posée.
(Cet article est paru dans le « Journal du Marché de la poésie » - ETE 2007. Ressacs tient à remercier l'ami Daniel Delort de nous avoir fourni le texte original pour publication sur le blog...)
(à suivre....)
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