Identité Nationale

les ombres de soi-même
Je suis redevenu un citoyen normal, après que le juge a remis un peu d’ordre dans mon état civil. Quelle affaire ! D’abord, il a fallu aller chez le médecin. On devait prouver à l'administration que notre groupe sanguin était juridiquement compatible avec celui de la Mère. Comme un fait exprès, le Petit est passé en dernier, on a dû le maintenir. Auparavant, il avait vu le Grand et moi grimacer en se faisant sucer une pleine seringue de sang. Le médecin qui devait pratiquer l’acte ressemblait autant à un boucher myope et crasseux charcutant une carcasse qu’à un praticien. À l’appréhension naturelle s’ajoutait celle que provoquait son taudis où régnait un bazar indescriptible. Ce bonhomme, avant d’être médecin, avait dû être bourreau. Des bouts de coton souillés traînaient, çà et là, sur le bureau. Les poubelles débordaient de pansements jaunâtres. De la gaze et des bandelettes pendaient de ses armoires à pharmacie … Son cendrier dégueulait des mégots tordus. Le cabinet baignait dans cette infâme odeur de tabac froid. Bien que nous soyons en été des traces d’humidité sur les murs marquaient la tapisserie d’auréoles moisies. La flotte, l’hiver, devait ruisseler comme une lèpre. Ce charlatan était habilité auprès du tribunal pour ce genre d’actes. Ce charognard, d’habitude, s’exerçait sur des cadavres. Il récupérait une cuillère à soupe de sang et cela suffisait à justifier toutes les tracasseries administratives. Pour prouver, au cas où plus rien n’était reconnaissable du macchabée, que le cadavre correspondait bien à un individu enregistré quelque part sur des fiches. Sa seule clientèle aurait du être constituée exclusivement de viande en putréfaction. Avec lui, on ne guérissait pas, on trépassait. Il ne devait pas avoir d’anciens patients. Il nous fallait passer par lui pour obtenir une carte d’identité ; sacrée affaire. Dès lors que les analyses ont été transmises au juge, cela n’a plus été qu’une question de formulaires.
L’émotion provoquée par mon nouveau statut me rendait nerveux. Je n’y pouvais rien. Et je ne savais l’exprimer que par des gloussements niais. La seule vue de ce juge me faisait tousser. Enfin, je devenais quelqu’un. Je possédais de vrais papiers, une vraie carte d’identité, oblitérée d’un vrai tampon légal, d’un vrai timbre fiscal, d’un vrai filigrane au nom de la République française. Quand on possède des vrais papiers reconnus par l’administration, personne ne peut remettre en cause votre existence. Il faut l’avoir vécu pour comprendre cette violence-là. L’apatride, le sans-papiers, le clandestin, l’exilé, parqué dans la non-vie, ne peut que prendre la couleur des murs pour s’y fondre y disparaître. Il ne veut pas se distinguer, qu’on le remarque ni qu’on le regarde. Il a peur qu’on s’intéresse à sa différence.
Sur ma carte d’identité figurait l’adresse du foyer. Enfin on avait statué sur mon cas. La délibération était arrivée à son terme après plusieurs années. Enfin j’étais admis dans le ventre de la nation. J’allais pouvoir jeter cette carte verte de l’association pour l’enfance inadaptée : la seule preuve de mon identité, frappée de l’estampille de l’institution, où était écrit en toutes lettres le mot “ apatride ”. Sur cette carte verte étaient indiqués mes heures de sorties, celles de rentrées et, complété au stylo, le lieu où je me rendais. Passé ce délai, si je n’avais pas réintégré les locaux de l’association, j’étais considéré comme fugueur. Enfin je ne sentirais plus ces regards inquisiteurs lorsque, pour prendre le train, je tendrai une vraie carte nationale au guichet en même temps qu’un bon de transport de la DASS. de la largeur d’une demi-feuille de machine à écrire où il était stipulé dans un encadré : “ accompagné de gendarme (s) ” et une ligne au-dessous : “ nombre ”. Enfin je ne serais plus une bête curieuse, un individu suspect et suspecté.
L’émotion provoquée par mon nouveau statut me rendait nerveux. Je n’y pouvais rien. Et je ne savais l’exprimer que par des gloussements niais. La seule vue de ce juge me faisait tousser. Enfin, je devenais quelqu’un. Je possédais de vrais papiers, une vraie carte d’identité, oblitérée d’un vrai tampon légal, d’un vrai timbre fiscal, d’un vrai filigrane au nom de la République française. Quand on possède des vrais papiers reconnus par l’administration, personne ne peut remettre en cause votre existence. Il faut l’avoir vécu pour comprendre cette violence-là. L’apatride, le sans-papiers, le clandestin, l’exilé, parqué dans la non-vie, ne peut que prendre la couleur des murs pour s’y fondre y disparaître. Il ne veut pas se distinguer, qu’on le remarque ni qu’on le regarde. Il a peur qu’on s’intéresse à sa différence.
Sur ma carte d’identité figurait l’adresse du foyer. Enfin on avait statué sur mon cas. La délibération était arrivée à son terme après plusieurs années. Enfin j’étais admis dans le ventre de la nation. J’allais pouvoir jeter cette carte verte de l’association pour l’enfance inadaptée : la seule preuve de mon identité, frappée de l’estampille de l’institution, où était écrit en toutes lettres le mot “ apatride ”. Sur cette carte verte étaient indiqués mes heures de sorties, celles de rentrées et, complété au stylo, le lieu où je me rendais. Passé ce délai, si je n’avais pas réintégré les locaux de l’association, j’étais considéré comme fugueur. Enfin je ne sentirais plus ces regards inquisiteurs lorsque, pour prendre le train, je tendrai une vraie carte nationale au guichet en même temps qu’un bon de transport de la DASS. de la largeur d’une demi-feuille de machine à écrire où il était stipulé dans un encadré : “ accompagné de gendarme (s) ” et une ligne au-dessous : “ nombre ”. Enfin je ne serais plus une bête curieuse, un individu suspect et suspecté.

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