Odyssées Africaines
Paule et Arthur -qui furent mes voisins dans un quelconque salon du livre-, sont allés au bout de leur rêve et du monde en vélo... Encore des ps-cyclopathes, pensais-je presque méchamment.
Ce n'était pas le cas. Arthur est plutôt du genre plumitif, à en juger par la tenue de la phrase.
Quand à Paule, guère plus haute que son vélo, surprenante d'énergie, a été de toutes les expéditions.
Permettez moi de vous offrir un avant goût de leurs aventures...

En brousse
A bicyclette nous nous déplaçons très lentement. Dans nos voyages, ce privilège choisi nous laissait le temps de bavarder avec les gens rencontrés, d’observer les animaux, de savourer les paysages. En Afrique, les distances entre deux villes ou entre deux villages étaient supérieures à celles que nous pouvions parcourir en pédalant. Depuis le Maroc, en Mauritanie, au Sénégal, nous dormions au désert ou en brousse. Le choix d’un bivouac était conditionné par des règles de sécurité dont nous ne dérogions pas. L’emplacement convenable était isolé, un peu au large de la route ou de la piste, protégé par un rideau de hautes herbes. Un peu d’ombre ne nous déplaisait pas. Le sol, lui, était nu. Ainsi pouvions-nous voir se déplacer les indésirables, insectes et animaux aux piqûres ou morsures dangereuses. Quelques règles de sécurité élémentaires s’imposaient lors de ces campements : ne jamais marcher pieds nus, toujours fermer la moustiquaire, ne jamais laisser au sol sacoches ou sac ouverts et machette en main, lors du démontage matinal de la tente, levant doucement le tapis de sol vérifier si un intrus n’avait pas élu domicile dessous.
A une dizaine de kilomètres de la frontière malienne, l’endroit où nous avions choisi de rester deux jours, était défendu par plantes et arbres portant de longues et redoutables épines. Les oiseaux, en multitudes bigarrées, le fréquentaient. Tronc puissant, branchages torturés et chenus, économique feuillage, définitivement imperturbables, les premiers baobabs étaient les sentinelles de la savane. Nous espérions filmer les tisserins et les merles métalliques. Le silence était de rigueur. Nous n’installions pas la moustiquaire immédiatement. Comme nous envisagions de devoir revenir à une autre saison, nous relevions, sur le GPS, la position de notre bivouac. Puis nous préparions, invariable goûter, un sandwich aux sardines à l’huile. Dans les rares boutiques des villages le choix en matière d’approvisionnement était limité. Quand les esprits de la brousse nous avaient en sympathie, nous trouvions à acheter, luxe inouï, une boîte de corned beef, une autre de haricots verts, une dernière de macédoine de légumes. La date de péremption était généralement dépassée.
Rassasiés, nous installions notre poste d’observation, sièges pliants, caméra sur le trépied, jumelles braquées vers les arbres où nichaient des oiseaux aux chatoyantes couleurs. Sur les hautes graminées, dans les buissons, sautaient de grosses sauterelles, s’étiraient d’interminables chenilles. Plaqués au tronc des arbres, en habit d’écorce, se dissimulaient des lézards guettant leurs proies : criquets, mouches ou moustiques.
A l’ombre du boqueteau qui nous avait attirés stagnait une mare. Les tisserins, passereaux jaunes et noirs, avaient suspendu leurs nids au-dessus de l’eau. En forme de boule, ouvert à sa base, l’abri de cet étonnant oiseau était un entrelacs, un tissage savant de longues herbes. A force de patience nous réussissions à fixer les images d’un tisserin achevant la construction de son abri, et filmions ceux rentrant au nid nourrir les oisillons.
Alentour, les merles métalliques, plumage dichroïque du bleu au vert, volant d’arbre en arbre par petits groupes, jasaient avec entrain. Des calaos, bec immense aux courbures de faux, s’invitaient à la parade des volatiles. Leur vol était comique. D’une branche ils s’envolaient haut puis, peut-être alourdis par leur bec trop grand, élan brisé, retombaient. A grands coups d’ailes, péniblement, ils reprenaient une altitude aussitôt perdue. Ils allaient ainsi, bondissant dans les airs. Leurs difficultés en vol, leur chant pathétique, presque douloureux, les rendaient pitoyables. Très haut planaient les rapaces.
L’immobilité nous rendait difficilement perceptibles. Allant à quatre pattes, une bande de singes roux en maraude ne s’aperçut pas tout de suite de notre présence. Ils avaient le visage blanc et, telles des peintures rituelles, les yeux cernés de noir. Un grand mâle nous vit, il se mit debout. Son attitude, les détails nous en échappèrent, alarmait les autres. En désordre, bondissant, jetant d’innombrables regards sur leurs arrières, tous se replièrent vers le plus grand et le plus feuillu des arbres, un vieux manguier. D’observateurs nous devenions observés. Curiosité et naturelle défiance étaient mêlées chez les primates. D’entre les bouquets de feuilles sortait, çà et là, une tête au regard inquisiteur. « Le singe, vu dans la brousse, perd entièrement ce caractère burlesque qu’il a en cage : s’il est gros il devient le gnome, s’il est mince le lutin de la forêt. » écrivait Leiris. Rien n’était plus vrai à l’instant.
A l’horizon le soleil diffus et aveuglant virait au cercle carmin et répétait un soir premier. Les oiseaux entonnaient leur récital crépusculaire. La nuit s’installait en une quinzaine de minutes. Nous dressions notre abri, y logions sacs et sacoches avant de préparer un dîner, une soupe de spaghettis. Les étoiles brillaient intensément au moment de nous coucher. La brousse, alors, commençait à conter la nuit : chants de grillons, hululements d’oiseaux nocturnes, singes organisant leur bivouac dans les arbres, trot du bétail rentrant au village. L’air froissé annonçait le vol chaotique des chauves-souris. Un crapaud maladroit entrait en collision avec la moustiquaire assiégée par d’agaçantes nuées de moustiques. Attentifs, nous écoutions la voix de la brousse. Les cris, ricanants ou lugubres, n’étaient pas tous identifiables. Parfois une bête grattait la toile du tapis de sol. Doucement nous relevions la tête et chaussions lunettes. Sous la lune pleine, passait l’ombre de dame tortue, s’esquivait celle d’une sorte de fouine. Un crépitement sans fin trahissait les glissements de sieur python. Finalement nous nous étendions, l’esprit toujours aux aguets. Il suffisait d’un bruissement inhabituel pour nous éveiller, cassant un rêve étrange, un début de cauchemard. Curieux, nous regardions alentour avant de nous rendormir, déçus de n’avoir pas su voir.
Les lueurs grises de l’aube nous tiraient du sommeil. La brousse était engourdie, à peine silencieuse le vent faisant battre les feuillages. Le soleil, rouge, majestueusement lent, accompagnait à son lever les premiers chants d’oiseaux. En quelques minutes, il lavait le ciel des grisailles matinales, lui rendant sa céruléenne beauté. L’instant était de griserie physique et spirituelle, nous appartenions à la Nature. Le bonheur était complet.
Nous nous levions. Plier matelas, sac à viande et moustiquaire prenait peu de temps. Nous délogions un scorpion jaune réfugié sous le tapis de sol.
Rapidement, sur la grille de l’ « Optimus » l’eau frémissait. Le petit déjeuner se composait invariablement d’un bol de café accompagné de bananes noires trop mûres et, selon la météo, de pain très mou ou cartonneux. Nous transpirions déjà à grosses gouttes et attirions les mouches. Des oreilles au nez, des narines aux coins des yeux, des sourcils aux bords des lèvres, des dents – le bien-être nous fait largement sourire – aux oreilles, elles suivaient un infernal itinéraire nous mettant en rage.
Copyright: Arthur David
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