REVANCES
Paule et Arthur -qui furent mes voisins dans un quelconque salon du livre-, sont allés au bout de leur rêve et du monde en vélo... Encore des ps-cyclopathes, pensais-je presque méchamment.
Ce n'était pas le cas. Arthur est plutôt du genre plumitif, à en juger par la tenue de la phrase.
Quand à Paule, guère plus haute que son vélo, surprenante d'énergie, a été de toutes les expéditions.
Permettez moi de vous offrir un avant goût de leurs aventures...
Par ARTHUR DAVID
Les pentes sont abruptes, les sinuosités acérées, le soleil cuisant. La végétation touffue est desséchée. Les panneaux nous avertissent : « ne descendez pas de votre véhicule », ou « Les éléphants que vous voyez sont sauvages, ne les approchez pas ! » ou, mieux encore « Danger, tigres ! » Alors, notre avancée à vélo est feutrée et circonspecte. Singes gris et laineux, familles macaques, hardes de daims aux oreilles toutes rondes, paons méprisants, fréquentent les abords de la route. D’abord inquiets, vite ils s’apaisent : nous ne faisons pas très sérieux. Dans les bois, sur une colline, un pachyderme agite les oreilles. Il possède de superbes défenses. Est-il domestique ou bien sauvage ? D’autres éléphants sont à la toilette dans la rivière. Leurs cornacs les dorlotent. Nous passons la nuit à l’auberge de jeunesse. Le lendemain, nous faisons une randonnée en Jeep – bruyante – à la rencontre de sangliers sauvages et de tapirs. Nous ne voyons ni les panthères ni les tigres promis.
Nous reprenons la route. Retour aux hommes. Dans des villages musulmans, ont été posés des portraits géants du « tigre du monde », Saddam Hussein. Les femmes sont enfermées sous le noir burkha, un vêtement qui les couvre d’une pièce de la tête aux pieds. Une petite grille est aménagée au niveau des yeux. Malaise ! Nous ne nous sentons pas à notre place.
Nous roulons, roulons, roulons. Nous nous levons à l’aurore pour échapper aux ardeurs du soleil. Atmosphères floues, silhouettes fluides. Piquantes exhalaisons des poivres roses, noires, séchant aux rives d’un chemin orange. S’échouant aux cimes des palmes olivines, une malabarèse aiguise une ritournelle neuve. Venus d’invisibles villages, par des sentiers indéfinis, piétons, cyclistes grossissent le rang de ceux allant à la ville. « cliquiticlic… cliquiticlic… cliquiticlic » c’est le crescendo ferraillant que grince, en route pour le bazar, un vélo tout emplumé de volailles courroucées. Faubourgs ternes, poussiéreux. Ruissellements gris d’égouts, crevant de maligne alchimie, sur lesquels sont rangés, genoux au ventre, cul nu, des collections de gamins espiègles. Vaches côteleuses errant effrontément d’un camion râleur à une poussive Ambassador, d’un rickshaw maraudeur à une chétive carriole. Temples miniatures, ordinaires panthéons des dieux de l’indouisme, posés aux terrasses des maisons inachevées. Façades lambrissées de galeuses mousses rases. Golfes de lumières crues cataractant des nattes disjointes chapeautant venelles ténébreuses, ruelles crasseuses, arcades épicées. Acres senteurs, sauvages effluves, épais relents, délicieux parfums… Ici, flamboyants tapis de piments, sacs rebondis de riz nacreux, pyramides d’ananas blonds, corbeilles ordonnées de mangues grenat, méli-mélo de melons menus, citrouilles joufflues, cœurs purpurins de pastèques ventrues. Plus loin, amoncellements d’outils, effondrements de ferblanterie sonore, entrelacs savants de cadenas baroques, étoffes chics, humbles cotonnades, chaussures de plastique. Des chevrettes hardies s’acharnent à un étal de longues bananes brunes. Jet de pierres. Coup de trique. Fuite désordonnée. Envolée brutale d’un précieux oiseau bleu. Sombre, belliqueux, des corbeaux guignent les ordures. Un mégaphone, fixé à une antique bicyclette, nasille une incantation à Ganesh : La loterie. Des billets colorés ! Des rêves insensés de fortunes…
Tresses de fleurs mêlées à leurs cheveux, parfois un bambin au flanc, sereinement belles, fines, serrées en saris simples et somptueux, les femmes glissent au gré des flux de foules, des coups de gueules de marchands malins. Emplettes de curcuma, de noix de coco, d’indispensable, de futiles.
Le délit cacophonique, chromatique, orchestré par le marché quotidien, s’estompe : la route, encore ! La route, lente, noire, ardente. Sonorisation aigrelette, tressautant sur la chaussée barbare, un rickshaw va de bourgs en hameaux.
– « Sûr, demain, le cinéma ambulant sera là ! »
On encercle le tricycle. On s’y presse. On commente, raison à la dérive, les affiches en technicolor.
Heures de torpeurs d’après-midi. Les banians sont de verts abris agités de lents frissons. Rencontres. L’artisan, le colporteur, s’installent à l’ombre des mêmes arbres, là où, coulant d’incertaines collines, meurent les lumineuses rizières. À son aise, on commente activités et projets. Chaleur. Le ton décline. Les gestes se figent. Sieste… À l’immobilité de ces moments vagues succède la molle reprise des tournées. En pédalées lasses, espoirs de richesse chevillés à l’âme, on se noie dans les ombres grises d’un jour bientôt révolu.
L’aube recommencée. Cambrures ithyphalliques des cocotiers joignant l’azur déjà insolent. Canaux marins calmes, porteur de coprah et d’écorces fibreuses, de poteries et de tuiles, de pêcheurs et de voyageurs curieux. Parés de vastes filets, de grands squelettes de bambou, chinois peut-être, sont entrés dans l’eau. Ils guettent les petits poissons imprudents. Au soir, ils basculeront leurs pièges qu’éclaireront, astres leurres, des lamparos. Buffles, hommes et enfants sont au bain. Aussi les vélos, les autos, les camions. En de discrets bassins cernés de joncs, voulant n’être vues de personnes, des jeunes filles, très belles, demi-nues, font une joyeuse toilette. Les mousses savonneuses vont se perdre aux incessants clapotements.
La piste terreuse, rouge. Comme au rythme lentement désabusé d’une gymnopédie, passe le boucher. À son porte-bagages est liée une cuisse de mouton drapée de linges indisciplinés. Contre sa roue ballotte un os encore habillé de lambeaux graisseux qu’un noir rapace s’entête à vouloir arracher. Cathédrale crémeuse d’où des archanges trompettistes veulent prendre leur essor. Sonne l’heure de la messe.
Le matin embaume le jasmin que des fillettes travaillent en colliers. Toujours, venue de nulle part, cette rengaine à la mode que tout le monde fredonne. Coin de route. Des chiens glabres et écorchés rodent où gît une immonde charogne sur laquelle bombillent d’industrieuses mouches grasses.
Fantômes de conquérants portugais, hollandais, sur Fort Cochin… Rues défoncées, étroites, antres des vrais épiciers. Poivres, clous de girofle, gingembre, cannelle, curcuma, baignent d’excitantes fragrances la synagogue toute proche.
Douceur noctambule installée. Moustiques agressifs. Battements de tambours. Cercle de badauds. Sous un généreux réverbère, échappé du Ramayana, mi-homme, mi-singe, un roi lutte contre un démon aux traits de jeune fille. Yeux roulant en tout sens, gestes entendus, insolite langage des mains, graves ponctuations des batteurs. Instants de magie : les curieux sont devenus spectateurs. Kathakali, les danses sacrées que seules les hommes interprètent.
« Clacataclac… Clacataclac… Clacataclac…» Complainte éraillée que gémit, à la mousson venant, le vélo brinqueballant du réparateur de parapluie. Il trouble le silence de l’avenue noyée d’obscurité.
Matin, sons, odeurs, couleurs revenues : l’éternelle dynamique. Moutonnements inlassables, rampant au miel du rivage – repaire des pêcheurs – c’est la côte de Malabar intemporelle, inoubliable.
Sud extrême. Cap Cormorin. Route infinie, désertée, vide de dabha, de villages, plaine morne, aride. Gopura lointains. C’est Madurai, la ville temple, la ville légende. Là, naquit Meenakshi, fille d’un roi Pandyan. La demoiselle avait une particularité physique qui ne manqua pas de susciter de paternelles inquiétudes, elle avait trois seins ! Un oracle le prévint, le sein superflu disparaîtrait quand elle rencontrerait son futur époux. Sur le mont Kailash, elle rencontra, chez lui, Shiva, et fut instantanément pourvue d’une poitrine normale. Quelques temps plus tard il vint à Meenakshi sous l’apparence de Sundareshwara et le mariage eut lieu. Personne ne nous a dit si Parvati, légitime compagne de Shiva, savait le don d’ubiquité de son divin mari. Depuis, un temple, aujourd’hui incomplètement d’origine – puisque l’actuelle enceinte sacrée date du XVIIe siècle – est dédié à la princesse. Quotidiennement, de tout le pays, viennent dix mille pèlerins environ. Autour du sanctuaire : des bazars, des marchés, des mendiants haillonneux et difformes, des éléphants et des vaches d’apparat. Au hasard des rues, nous rencontrons une charmante compatriote, en vadrouille sabbatique, et ses deux jeunes enfants.

Copyright: Arthur David
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