A propos de littératrure

Pas étonnant que le brave directeur littéraire ne comprenne rien au bruit des ateliers, à la monotonie du travail sur machine, aux odeurs de solvants, d’encre, de colle, de papier, à la fatigue, à la sueur. Le brave homme a-t-il déjà ressenti l’excitation quand démarrent les rotatives et le plaisir d’avoir fini un travail. Retranché dans son bureau, il n’a jamais roulé que sur la voie royale et pense que son intellect va lui permettre d’éclairer son jugement. Sérieux, notre homme croit aux valeurs du système, comme à une assurance qui le protégerait du néant de l’existence. Il se raccroche comme il peut au bastingage par peur des requins. Pitoyable Pierrot nyctalope, juste bon à finir cloué sur une porte. Cet homme n’est qu’un pioupiou, un simple dé pipé, dans ce grand business. Les lettres de refus qu’il écrit sont dictées uniquement par le banquier de service au blaser impeccable, avec rangers au pieds et parabellum à la ceinture. Le galonné du commerce, c’est lui le grand clown à la chemise brune, le prescripteur de la soupe, l’Auguste qui dicte tout le tintouin.
Notre directeur littéraire avec ses lunettes en écailles, ses vestes en cachemire, tweed, ou laine de vigogne n’est là que pour la façade. Les auteurs sont des êtres si sensibles qu’ils ne peuvent entendre le discours de la raison économique supérieure. Il tient la méthode des camps d’extermination où on diffusait la musique aux victimes pour les rassurer sur leur avenir. Dans ces bouges, les charmantes potiches à l’entrée assurent le décorum, car chez les éditeurs il n’y a pas encore de gorilles comme dans les grandes surfaces. Un magasin sans pitbulls à l’entrée ne peut pas être sérieux. Rien à tirer. Quel illuminé attenterait au dernier manuscrit du philosophe à la mode. Même la concurrence ne s’y intéresse pas, et malgré ça l’Auguste de ce grand cirque se fait du pognon. L’apparence est sauve. Nous sommes entre gens qui savent lire, n’est-ce pas ?
L’Auguste dans le rôle principal, hilarant de tristesse, cause en affichant en permanence un sourire suffisant de propriétaire terrien. Tout le système lui appartient. Les télévisions, les journaux les bonimenteurs et l’otarie qui fait tourner des ballons sur son nez. La pauvre bête est engraissée à la farine de phoques, dont la peau a servi à couvrir les stars aguicheuses au téton pointu et à la fesse dodue des spectatrices de ce cirque, où se déroule un beau spectacle…
-Mes gens, dit-il, chaque fois qu’il ouvre la bouche...
Ses gens, ne rêvent que d'empaler à la fourche ce mélange de hobereau dégénéré et de péquenot fin de race. Picasso en lui taillant le portrait lui a collé une mâchoire de travers et des dents en vrac ou alors sa pauvre mère a du recevoir les forceps. Il a hérité de l'intelligence d'un nain de jardin croisé avec celle d’un teckel. Dans la nature, pareille engeance n’existe pas. C’est un accident chimique mais pas génétique qui a dû se produire, car si la nature est cruelle, elle n’est pas ingrate. C’est un programme de gestion, un tableur, cet humanoïde-là. Quand il entend le mot culture, il sort sa calculette.
Ce cirque ne serait qu’un bazar de seconde zone s’il n’y avait l’écuyère. Une petite garce habile à guider la bourrique, attifée dans sa tenue à quatre sous, avec sur la tête un petit chignon qui la fait ressembler à une éternelle bécassine aux fins de mois difficiles et qu’elle arrondie en faisant des ménages. De son enfance passée à califourchon, elle a gardé les jambes arquées et l’air de pas être foutu de marcher correctement. En tutu et collant résille elle trémousse son avantageux séant sous le nez de l’Auguste qui n’en perd pas une miette. Il salive tellement qu’il en bave autant qu’un doberman en manque d’affection, sur son uniforme à pois, ses chaussettes à rayures et son blaser
« Approchez messieurs ! Approchez mesdames ! Ce soir sur la place de votre village, à portée de vos bourses, le grand monde de l’édition dans sa représentation inédite de la réalité. Vous en aurez pour votre pognon, je vous le garantie. Au centre le tapis rouge, la sciure, l’odeur de crottin. A ma droite, l’orchestre avec strass et paillettes. A ma gauche, le trapéziste, l’homme au filet dont tout le monde attend le grand saut pour se partager la tripe fumante. Tremblez pour lui, messieurs dames ! Car chaque soir il remet sa vie dans la balance et des vraies balles dans le barillet pour jouer à la roulette russe. Du spectacle, du grand, comme jamais vous n’oseriez en imaginer… Ici pas de magouille, de pas vu, pas pris je t’embrouille. Et en avant la musique…
Pendant ce temps là, une belle endimanchée en peau de phoque, d’une main aussi discrète qu’habile pilote le patrimoine génétique du chef d’orchestre, lequel fait jouer une samba aux queues-de-pie étriquées avant de se pâmer à la renverse sur les peaux d’animaux entre les protubérances de sa femelle enamourée, dont l’intimité révèle bien des secrets. Alors que le garçon de piste ramasse le crottin avec sa petite pelle. Impassible, fidèle au poste, égal à lui même, sans prononcer un mot, il vide les écuries, soigne les bêtes, range le foin, compte les grains de sciure, astique les cuivres, tout en faisant croire qu’il n’existe pas. Il obéit aussi aux règles de l’art dans le Barnum du papier noirci et sera récompensé pour sa seule performance anonyme. Car par lui ne peut arriver ni gloire et ni malheur, ni scandale ni bonheur. Par humilité il ne garde que l’impression du travail bien fait…
Le peuple repu réclame du spectacle, du boucan, du débordement et de l’énervement, des jeux, du rut, des saillies sous les projecteurs avec fanfares et couronnes et des équilibriste qui s’écrasent avec tambour et trompettes, mais ni de l’inquiétant ni de l’angoissé. Vous voilà prévenus. Si d’aventure des prétentions littéraires venaient à vous démanger le fion sachez où vous mettez les pieds… Et contentez vous d’un simple tour de piste avec juste ce qu’il faut de futilités et de banalités, mais ne vous mettez pas en tête de devenir un génie en la matière. Sinon votre fin serait dramatique, pire même votre vie en deviendrait pathétique…
Vous ressemblerez à un chevalier en quête du saint Graal, à un illuminé ayant jeté son dévolu sur Rennes le château. Contentez vous de faire ce que vous savez, juste comme il faut sans baroud ni fantasia, lampions ni accordéons. Juste ce qu’il faut de nombrilisme insipide. Evitez les redresseurs de coups tordus, les avaleurs de couleuvres, les voix de baryton et les hennissements de majorettes. Correct politiquement, mort cliniquement, passable esthétiquement, mais publiable assurément. Et quand malgré les éditeurs ça marche, ils réclament leurs manuscrits, comme un goret sa pâté… Ils la ramènent à l’arrivée du tiercé et prétendent que ce sont ces numéros gagnants là qu’ils ont joué.
Garder son calme… Doucement garçon... Pas aller en embrocher un avec un tison. Ça ferait mauvais effet… Pas compromettre son avenir. Souviens-toi de ces dix années passées derrière les grillages et les hauts murs… Même si leur claquer le patrimoine génétique entre deux briques chauffées à blanc soulagerait l’humanité de leur descendance, ce n’est malheureusement pas encore pratique courante. Calme mec, calme, tu n’auras aucune circonstance atténuante…
Ce texte est extrait de Putain d'étoile paru aux éditions Paris Méditerranée en septembre 2003. Il est encore disponible en librairie au prix de 15 Euros. Il est diffusé par les éditions Max Milo devenu depuis propriétaire des éditions Paris Méditerranée.
ISBN 2-84272-190-X Prix public: 15 euros

Publicité